Irlande : les Quarante ans du Bloody Sunday

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lunes 30 de enero de 2012 12:19:54
http://www.rfi.fr/europe/20120130-quarante-ans-bloody-sunday-irlande
Le 30 janvier 1972, les paras britanniques réprimaient dans le sang une manifestation pacifique interdite de l’Association nord-irlandaise des droits civiques. Le massacre allait marquer un tournant dans les trente ans de conflit. Treize manifestants étaient abattus et treize autres blessés. Quarante ans plus tard, les familles des victimes se divisent entre paix et justice.
De notre envoyée spéciale à Belfast et Derry-Londonderry, Stéphanie Maupas

Quarante ans après le massacre du Bloody Sunday (en français, Dimanche sanglant), l’Irlande du Nord est toujours, à l’image des familles de victimes de ce 30 novembre 1972, divisée. A Derry, ce 29 janvier 2012, un office en hommage aux quatorze victimes du Bloody Sunday – une quatorzième victime est décédée plus tard des suites de ses blessures – est célébré sous une pluie battante par un pasteur protestant et un prêtre catholique. Mais pour Eamonn, la célébration n’est autre qu’« une contre-manifestation du Sinn Fein », parti nationaliste nord-irlandais. Venu « du sud », de la République d’Irlande, il a rejoint la « marche pour la Justice ».

Le gouvernement britannique a reconnu, en juin 2010, que les 14 civils tués par les parachutistes le 30 janvier 1972 étaient innocents. Aucun des soldats britanniques n’a été poursuivi en justice.© RFI/Stéphanie Maupas
Ouverture de la « marche pour la justice » lors du 40ème anniversaire du Bloody Sunday.RFI/Stéphanie Maupas
Quatorze étendards noirs ont été brandis tout au long de la marche. En arrière-plan, peinture murale représentant les portraits des 14 tués, sur le mur de l’un des immeubles du Bogside, quartier catholique de Derry.RFI/Stéphanie Maupas
Plus de 1000 personnes ont défilé dimanche à Derry.© RFI/Stéphanie Maupas
Les proches des victimes du conflit réclament justice.© RFI/Stéphanie Maupas
L’Association des droits civils de Derry était à l’origine de la marche organisée le 30 janvier 1972. La manifestation, pacifique, avait été interdite par les autorités. L’organisation réclamait l’égalité des droits entre catholiques et protestants© RFI/Stéphanie Maupas
Plus de 3200 personnes sont mortes durant les 30 ans de conflit en Irlande du Nord.RFI/Stéphanie Maupas
Couronne de fleurs déposée dimanche sur le monument dédié aux morts du Bloody Sunday, après la célébration d’une messe par les clergés protestants et catholiques.© RFI/Stéphanie Maupas

Kate Nash, l’une des organisatrices de la marche. Le 30 janvier 1972, son frère avait été tué et son père blessé par les soldats britanniques.
RFI/Stéphanie Maupas

Un massacre injustifié et injustifiable

Quatorze étendards de couleur noire précèdent le millier de manifestants de ce 29 janvier 2012. La majorité des familles est pourtant absente. « Il y a eu tant de résistance à cette marche, pourquoi ? » interroge Kate Nash. Le 30 janvier 1972, elle a perdu son frère, Willie, 19 ans. Alex, son père, a été blessé en tentant de le secourir. « Nous sommes sûrs que le soldat qui a tiré et blessé Alex Nash alors qu’il gardait son fils mort, à la barricade », n’a pas pu les percevoir « comme une menace » peut-on lire dans le rapport final (*) de la commission d’enquête remis en juin 2010 au gouvernement britannique. Une enquête de douze ans, conduite par le juge anglais Mark Saville. Elle conclut à l’innocence des 13 victimes tuées à Derry.

Lors de la remise de ce second rapport, le 15 juin 2010, le Premier ministre, David Cameron, avait prononcé un discours historique. « Il n’y a aucun doute. Il n’y a rien d’équivoque. Il n’y a pas d’ambigüité. Ce qui est arrivé ce Bloody Sunday était injustifié et injustifiable » avait-il déclaré.

Pour une partie des familles, la vérité est passée. Mais d’autres réclament des poursuites judiciaires comme Kate Nash, pour qui l’absence de justice est « injustifiée et injustifiable ».

Ce fameux Bloody Sunday, Patrick avait 14 ans. Dans le Bogside, quartier catholique pauvre de Derry, « on s’amusait, dit-il, mais c’était sérieux, c’était la guerre, et ça, nous ne le comprenions pas ». Lui, il a préféré ne pas participer à la marche. « Engager des poursuites judiciaires… Cela va prendre 10 ans, 15 ans, et puis après ? On va laisser la suite sur les épaules de nos enfants ? »

Avocat de trois des familles de victimes du Bloody Sunday, Michael Mansfield estime que le rapport final marque une étape capitale. Désormais, dit-il, « les gens reconnaissant que les forces britanniques ont tué dans les rues britanniques ». Mais la réponse de Downing Street au Bloody Sunday est unique. Les victimes du quartier de Ballymurphy à Belfast, où 11 civils ont été tués par les soldats de Sa Majesté en août 1971, réclament sans succès une enquête internationale. Et quatorze ans après l’accord du « Good Friday », signé à Belfast en avril 1998, des dizaines de familles réclament toujours justice et vérité. Le conflit opposant loyalistes protestants aux républicains catholiques a duré 30 ans, et compte 3 200 victimes.

Une vérité fragile

En reconnaissant les crimes de l’armée britannique lors du Bloody Sunday le 15 juin 2010, David Cameron rassurait les parlementaires, notamment les loyalistes nord-irlandais : « Il n’y aura plus d’enquête ouverte, aussi coûteuse [230 millions d’euros, NDLR], sur le passé » disait-il. C’est le prix d’une paix fragile. L’idée d’une commission Vérité sur les 30 ans de conflit a fait long feu.

La vérité émanant du rapport Saville est partielle. Les soldats britanniques ont perdu le contrôle, écrivaient en substance les rapporteurs, les officiers ont mal évalué la situation et Londres n’a aucune responsabilité politique.

Du côté des nationalistes, la responsabilité de l’Armée républicaine irlandaise (IRA), dont certains affirment qu’elle était active le jour du Bloody Sunday, n’est pas retenue. A Derry, intervenant lors d’une conférence du Sinn Fein le 28 janvier, Martin McGuiness, vice-premier ministre de l’Irlande du Nord et ancien membre de l’IRA prévenait les partisans d’une justice à tout prix que « le passé n’est pas un endroit plaisant ».

A Belfast, Brian Morgan, ancien membre de l’IRA affirme que « tout le monde sait ce qu’il s’est passé en Irlande du Nord mais la vérité est trop chaude pour paraître au grand jour ». « Rocky » -son nom de guerre quand il émargeait à l’IRA- a passé 15 ans à Long Kesh, prison où loyalistes protestants et républicains catholiques étaient internés sans procès. Bobby Sands et neuf autres détenus y sont décédés après une grève de la faim visant à obtenir le statut de prisonnier politique que leur déniait Margareth Thatcher.

« Plus je vieillis et plus ces souvenirs me sont difficiles », avoue Brian Morgan, qui comprend cependant à demi-mot le geste des poseurs de bombes de Derrye 19 janvier dernier, deux bombes explosaient dans les rues de la ville, désignée capitale de la culture du Royaume uni en 2013. « J’étais comme eux en 1998, je n’acceptais pas cette paix-là », dit-il. Mais Rocky a aujourd’hui deux fils, auquel il espère autre chose que ce « poison de la guerre ». Le Belfast Telegraph estime que « le poison du Bloody Sunday » a quitté Derry depuis la publication du rapport Saville, et attribue les violences qui frappent sporadiquement la deuxième ville d’Irlande du Nord aux « vestiges fragmentés de groupes armés républicains désormais inactifs ».

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